Quand nos algorithmes émotionnels boguent

Se libérer de ces croyances qui nous stressent

François Thibeault

«Toute chose à laquelle vous pensez et réfléchissez fréquemment deviendra une tendance de votre esprit.»

— Le Bouddha

«J’écris tellement mal!», voici la pensée qui ne cesse de me revenir en tête au moment où j’écris ces lignes. 

Ceci est la troisième version d’un texte que j’aurais voulu personnel, divertissant et instructif. Les deux premières versions me laissent un goût amer. C’est comme si l’idée que je m’étais faite de ce billet et la réalité ne correspondaient pas. Je vis cela comme un stress et une déception. Pour une fois, ce n’est pas l’ordinateur qui a planté.

Mon algorithme émotionnel bogue! Que puis-je apprendre de cet inconfort? 

Je vous propose de m’accompagner alors que j’intégrerai quelques astuces de communication non violente pour créer de l’espace autour de ma croyance: «J’écris tellement mal!»  

Trouver le bogue: partir à la recherche de la croyance limitante 

«Dans ce monde, il n’y a sans doute rien de certain. Mais on peut au moins croire à quelque chose.»

— Haruki Murakami

«J’écris tellement mal», voilà ma croyance. Je n’arrête pas de me la répéter. Et pourquoi est-ce que je pense cela de manière si chronique?  

Pour commencer, je vais essayer de trouver si cette croyance n’en cache pas une autre. 

Je pourrais reformuler ma pensée ainsi: 

«Je pense… que j’écris tellement mal parce que fondamentalement je crois que je… suis trop analytique, rationnel et conceptuel

Et je recommence en remplaçant la première partie: 

«Je pense… que je suis trop analytique, rationnel et conceptuel, parce que fondamentalement je crois que je… suis trop rigoureux, que je me prends trop au sérieux

Une autre fois: 

«Je pense… que je suis trop rigoureux, que je me prends trop au sérieux, parce que fondamentalement je crois que je… suis peu sûr de mon intuition, de ma spontanéité et de ma créativité

Encore, et encore. 

À un moment donné, j’ai le sentiment de toucher à une croyance solide, ferme — une croyance de base. Celle-ci semble m’affecter profondément physiquement et mentalement. Elle m’apporte une compréhension, une perspective que je n’avais pas jusque-là. 

Je la note explicitement: 

Je crois que je ne suis pas créatif.

Comment cette croyance vit-elle en moi? 

Maintenant que je vois ce qui était dans l’ombre, je peux l’accueillir avec toute la qualité de présence possible. Je peux prendre le temps d’accepter ce qui se présente à moi: 

  • Qu’est-ce que ça me fait de répéter avec verve «Je pense que je me prends trop au sérieux, parce que fondamentalement je crois que je ne suis pas créatif»?
  • Quelles sont les sensations physiques qui attirent mon attention? 
  • Quels sentiments accompagnent ces sensations? 

En restant ancré dans les sensations et les sentiments, je veille sur la croyance de base avec bienveillance. Plutôt que de la juger ou de la rejeter, je la vois pour ce qu’elle est: une croyance sur moi-même. 

C’est la première étape pour créer de l’espace autour d’elle, pour corriger le bogue. 

Prendre du recul face à une croyance 

«Nos intentions, nos vues et nos expériences se renforcent mutuellement : les vues déterminent les intentions, les intentions façonnent les expériences et les expériences confirment nos vues. Une réorientation de point de vue peut donc modifier nos intentions et notre expérience.»

— Oren Jay Sofer

Parce que je suis capable de nommer une croyance de base, une partie de mon être prend conscience qu’il n’est pas toute cette croyance. 

Je reformule ma croyance de base comme ceci: 

Une partie de moi croit que je ne suis pas créatif.

Je répète cette phrase plusieurs fois, avec gentillesse et bienveillance. En acceptant cette autre partie de moi qui croit cela, je relativise ma croyance… 

À ce stade-ci, l’important est de porter une attention particulière aux sensations et sentiments: est-ce quelque chose a bougé intérieurement? Y a-t-il eu un shift, une réorientation? 

Il y a quelque chose qui se détend dans mon corps, les épaules, et qui s’ouvre dans la poitrine. J’ai cette impression que mon stress s’allège. 

Je me laisse expirer longuement: «Haaa!» Oui! C’est plus calme, plus détendu et plus ouvert! 

Cette croyance «Je crois que je ne suis pas créatif» semble laisser plus de place pour de l’acceptation. 

C’est comme si j’étais en train de mettre à niveau mon algorithme émotionnel… 

Mettre le logiciel à niveau  

«En changeant notre “logiciel”, nous pourrons ouvrir d’autres canaux de perception que ceux que nous connaissons, mais cette démarche demande que l’on prenne du recul, sinon chacun aura tendance à s’identifier à son éducation, à sa culture et à sa petite histoire de vie, perpétuant ainsi une façon de faire (même si elle est insatisfaisante), en y apportant peu ou pas de variations personnelles. Sans recul, chacun risque de rester pris au piège.»

— Thomas d’Ansembourg

Avec un peu de recul, je me rends compte que ma croyance «Je ne suis pas créatif» m’a probablement servi intellectuellement. Dans mon parcours universitaire, je crois avoir fait preuve d’une grand rigueur mathématique et scientifique. J’imagine qu’en encadrant ma raison avec la croyance «Je ne suis pas créatif», j’ai misé sur mes capacités logiques et déductives pour rendre service — à moi-même et aux autres. 

Aujourd’hui, ça bogue, car j’ai le sentiment que ma croyance et ma logique me privent d’entrer en relation profonde avec mon être et les autres. 

Et lorsque je me mets à écrire sur le sujet des croyances, ça a bogué. Une mise à niveau de ma croyance s’impose, car avec elle je me sens limité — voire incapable d’écrire ce texte. 

Tout d’un coup, en créant de l’espace autour de cette croyance, en l’acceptant comme l’une des parties de moi-même, je m’aperçois que je suis plus que ma croyance. Je comprends que d’autres parties en moi veulent être créatives, en fait! 

Grâce à ce processus de prise de recul et de «mise à niveau», j’ai enfin l’impression d’avoir libéré une énergie qui était restée bloquée. 

La créativité peut jaillir! Et ce texte peut naitre dans la joie et l’inspiration, tout en me sentant vivifié et énergisé par le travail de création! 

Épilogue

Cet exercice dont vous venez d’être témoin permet de mettre au jour le bogue émotionnel, de l’accepter et de le relativiser. 

En créant un espace autour d’une croyance de base, je permets à toutes les parties de mon être de se reconnaître et de s’accepter. Il s’agit d’une première étape pour dénouer une croyance limitante et relâcher l’emprise qu’elle a sur soi.

Et si vous aviez été l’auteur·trice de ce texte? 

Quelles croyances sur vous-mêmes auraient fait surface? Qu’est-ce qui aurait pu boguer? Qu’est-ce que cette prise de recul aurait pu créer comme ouverture en vous?

À propos de l’auteur

François Thibeault s’est immergé dans la communication non violente (CNV) pour la première fois à l’automne 2020. Actuellement candidat à la maitrise pro chez Spiralis, il combine la CNV avec la méditation qu’il pratique et étudie depuis 1999. Détenteur d’un doctorat en sciences des religions (UQÀM, 2013), il s’intéresse au bouddhisme des points de vue religieux, spirituel et scientifique. Ses longs voyages en solitaire, en couple et en famille l’ont mené à la rencontre des cultures de l’Inde, du Tibet, de la Thaïlande ainsi que des paysans et boulangers européens. Il aime courir, nager et faire du vélo — il voudrait bien compléter un triathlon au cours des prochains mois! Il vit à Waterville (Québec) avec sa conjointe et leurs deux adolescents.

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