Quoi faire quand mon ado ne fait rien dans la maison?

Interview avec Guillaume Lanctôt-Bédard sur les relations parents-ados

François Thibeault

La vie va vite. Les attentes et les exigences sont élevées par rapport à tout ce que nous devrions accomplir dans une journée. La plupart du temps, notre liste de tâches ne fait que s’allonger. Que demandons-nous à nos ados dans ce contexte? De faire leurs tâches? De rendre service? Et quand ils refusent, nous mettons-nous en colère? Guillaume Lanctôt-Bédard, une «girafe» de la CNV, répond aux questions crues d’un «chacal» en colère contre son ado.

Le chacal et la girafe

Marshall Rosenberg, le fondateur de la communication non violente, utilisait la girafe comme le symbole d’un coeur immense et compatissant, de l’écoute empathique et de l’expression authentique. Avec son long cou, elle peut s’incliner avec lucidité vers les réactions de ses interlocuteurs.trices. À l’opposé, le chacal incarne le language «violent» qui aggresse, opprime et soumet: il blâme, condamne, critique, juge, analyse et pose des diagnostics. Il écoute plus ou moins et a de grandes exigences envers les autres et lui-même.

Nous souhaitons voir nos ados évoluer vers une vie riche et pleine de sens. Dans la société actuelle, l’influence parentale diminue progressivement. Les ados s’exposent à des influences de plus en plus diversifiées. En conséquence, nos ados nous ressemblent de moins en moins.

Nous, les parents, pouvons avoir un sentiment d’impuissance, l’impression que nos paroles et gestes n’orientent plus leur vie. Nous pouvons aussi penser que nos ados ne s’intéressent plus du tout à nous. Nous nous mettons alors à douter de nos valeurs et de nos capacités.

Pourtant, nous devons vivre ensemble à la maison. Et inévitablement les tensions entre nos visions du monde peuvent faire éclater des conflits.

J’en peux plus de toujours me répéter! Mon ado ne fait rien dans la maison!

GLB — Est-ce que nous voulons vivre dans un environnement familial où il y a du soutien et un esprit de collaboration? Comme parents, nous ne voulons pas courir dans toutes les directions et risquer de mourir d’épuisement. Pourtant, à vouloir tout faire pour tout le monde, nous risquons de nous retrouver avec le sentiment d’être seul.e.s. Aussi, nous pourrions avoir l’impression que ce que nous faisons pour les autres ne nous revient pas. C’est donc important d’aller chercher du soutien dans la famille et de susciter de la collaboration.

Nous avons beau parler de nos valeurs de soutien et de collaboration aux ados, on dirait que ça leur passe par-dessus la tête…

C’est là toute la dimension de la transmission de nos valeurs à nos ados. C’est aussi en lien avec la façon dont nous nous acquittons de nos responsabilités comme parents pour éduquer nos enfants. Nous voudrions que nos ados adhèrent à nos valeurs, parce que nous croyons que cela va les aider dans la vie à devenir des personnes agréables à côtoyer.

L’une des fausses croyances que nous pouvons avoir comme parents, c’est qu’il faut éduquer nos ados. La plupart du temps, les ados vont s’éduquer eux-mêmes si on ne crée pas d’interférence avec le processus naturel de socialisation. Souvent, nous devenons zélé.e.s avec notre bonne volonté de bien faire en tant que parents. Nous nous mettons à la recherche de chaque occasion qui se présente pour les éduquer.

Même si nos intentions sont bienveillantes, nos ados vont réagir en disant, par exemple: «Je le sais déjà!» Ils auront l’impression que nous leur faisons la morale.

Faisons attention aux situations où nous voulons amener des principes moraux dans la relation avec nos adolescents. Nous voulons des circonstances favorables. Se faire éduquer amène dans une zone de grande vulnérabilité. Nous ne pouvons pas supposer que nos ados sont prêt.e.s et disposé.e.s, à n’importe quel moment et en fonction de notre propre spontanéité, à se faire éduquer ou se faire faire la morale.

Mais c’est le rôle des parents d’éduquer et les ados doivent écouter, sinon c’est n’importe quoi, non?

GLB — C’est important de se voir aller, de prendre conscience de notre intention de vouloir éduquer nos enfants. Quand nous voulons qu’ils nous écoutent au sujet de nos valeurs, posons-nous la question: est-ce que les circonstances sont idéales pour cela? Est-ce que mon ado est disposé à recevoir ce que j’ai à lui offrir?

Osons leur demander: «Il y a quelque chose qui me tient vraiment à coeur, j’aimerais t’en faire part, est-ce que c’est un bon moment pour toi?» ou bien «Est-ce que tu te sens ouvert.e à ce qu’on parle des valeurs qui sont importantes pour nous, pour nous orienter et prendre nos décisions en famille?»

Les ados commencent à avoir une certaine maturité et ouverture. Dans des conditions favorables, ils seront disponibles pour ce genre de discussion.

Je ne me vois pas leur poser ces questions-là… Comment faire quand les ados ne font pas ce qu’ils devraient faire, ici et maintenant?

GLB — Prenons des valeurs comme la collaboration, l’entraide et le soutien. Si je suis déclenché.e, fâché.e et énervé.e parce que les choses ne se passent pas comme je le voudrais avec mon fils ou ma fille, que va-t-il arriver? Si je leur adresse la parole dans ces moments-là, c’est presque assuré qu’ils percevront de la critique ou du jugement. Quel sera l’impact? Les ados vont chercher à se défendre, à se justifier et à s’obstiner. Et nous risquons tous, parents et enfants, d’entrer dans un jeu de pouvoir qui n’est pas intéressant pour personne, en fait.

Quand nous prenons conscience que nous nous racontons des histoires sur nos ados, comme «Ils.elles ne font rien à la maison» ou «Ils.elles sont égoïstes et paresseux», nous voulons tout d’abord prendre soin de nous-mêmes avec empathie. À ce moment-là, est-ce que ça se pourrait que nous soyons tendu.e.s, car nous voulons de la collaboration dans la maison?

Si nous ne prenons pas un instant pour nous accueillir nous-mêmes dans cette expérience désagréable, nous risquons de vouloir de l’empathie de la part de nos enfants. Nous n’en aurons probablement pas conscience. De plus, ce n’est pas leur rôle de nous offrir de l’empathie. Ils n’ont probablement pas les capacités ni l’envie de nous en donner. Ils vont réagir en nous critiquant et en nous blâmant. Ça n’avancera pas.

Quand quelque chose nous déclenche, prenons le temps de respirer et de décanter. Nous voulons choisir d’avoir une conversation sur les valeurs avec nos ados, plutôt que d’être dans la réaction.

Mais il me semble qu’il faut leur dire tout de suite quand ça ne marche pas correctement, non?

GLB — Au-delà de ce que nous allons dire à nos enfants, ils vont absorber et apprendre par mimétisme, par l’exemple. Nous voulons nous engager dans une énergie de coopération et de collaboration. Nous voulons faire cela dans la joie. On ne le fait pas par devoir ou par principe moral. On le fait parce que nous sommes ancré.e.s dans le fait que c’est nourrissant et satisfaisant de vivre notre vie dans un esprit coopératif et collaboratif. Immanquablement, ça va donner un modèle à nos ados qui vont se rendre compte que c’est cool d’être dans cette énergie. Ils voudront y goûter également.

Contribuer et collaborer, ça fait partie de l’ADN de la nature humaine. Nous n’avons pas besoin de faire beaucoup d’efforts pour l’activer. Nous voulons poser des petits gestes qui incarnent ces valeurs. Ça peut faire une grande différence.

J’arrive difficilement à croire que ça peut vraiment marcher!

GLB — Voici un exemple personnel pour l’illustrer. Mon fils a souvent l’impression que j’accorde plus de faveurs à sa soeur qu’à lui, entre autres, concernant les lifts. Sa soeur planifie ses affaires, me pose des questions du genre: «Où seras-tu à telle heure? Est-ce que tu me donnerais un lift?». Elle prévoit d’avance. Ça me facilite la vie et me permet de l’accommoder plus souvent. Mon fils a tendance à me demander spontanément: «Hé papa! Là j’irais à telle place, peux-tu m’amener?» Je me sens pris au dépourvu et, finalement, je dis plus souvent non à mon fils qu’à ma fille.

Avec le temps, j’avais l’impression que mon fils était de moins en moins dans la collaboration et la coopération à la maison. Il fallait que je lui répète mes demandes deux, trois, quatre fois. Ça le fâchait et il me faisait des commentaires comme: «Toi, tu fais quoi pour moi?» J’étais surpris! Je pensais pourtant faire plein de choses pour lui!

Je lui ai demandé s’il était frustré que je lui dise non chaque fois qu’il voulait un lift, alors que je disais oui à sa soeur la plupart du temps. Et je lui ai posé la question: «Se pourrait-il que tu doutes de mon élan à te rendre service à toi aussi et à t’aider dans tes activités?» Il m’a répondu que c’était exactement ça.
J’ai essayé alors de faire preuve de plus de souplesse lorsqu’il me demandait des services au dernier instant. Au cours des semaines suivantes, lorsqu’il m’a demandé spontanément de l’amener quelque part, j’ai encore refusé en prétextant que c’était trop dernière minute. J’ai pris une pause et me suis posé la question: «Est-ce que je peux trouver un espace dans mon coeur où ça me ferait plaisir de lui faire plaisir?» Ça a marché.

Je lui ai rendu service quelques fois. Ça a été incroyable comment ça a eu un impact sur sa motivation à collaborer dans la maison par la suite. Durant les semaines suivantes, je voyais qu’il y avait de la réciprocité entre nous.

Mais quand même, ton ado est paresseux. Il n’a pas changé ses habitudes! Et toi, tu fais tous les efforts! Il ne se préoccupe que de lui-même, non?

GLB — C’est clair que les ados sont dans une phase où ils sont à la découverte de leur pouvoir personnel, de leur individualité. C’est un âge où les rapports sociaux deviennent chargés et complexes. Ils peuvent avoir un regard particulièrement centré sur eux-mêmes. Ça se peut que nous ayons à leur demander de l’attention avec plus de clarté: «Je veux avoir ton attention un instant! Je veux collaborer avec toi et je voudrais que ça soit dans les deux sens. Toi, comment vois-tu ça?»

Nous voulons les impliquer et les engager là-dedans, explorer avec eux quelle importance ils accordent à la réciprocité et à la collaboration.

Demandons à notre ado si ces valeurs comptent pour elle ou lui dans ses relations familiales et amicales. La plupart du temps, les ados nous répondront que c’est important que l’on se rende service dans les deux sens.
Comme parents, nous voulons les inviter à vivre ces échanges de service en famille. Nous pouvons explorer avec eux comment nous voulons nous y prendre. Parlons avec nos ados des ententes qui vont contribuer à manifester la collaboration et la réciprocité en famille!

À propos de Guillaume Lanctôt-Bédard

Guillaume s’intéresse, étudie, recherche et intègre la Communication NonViolente (CNV) dans sa vie depuis 2003. Après s’être formé intensivement auprès du fondateur de la CNV, Marshall B. Rosenberg, il donne des formations et des conférences depuis 2010 dans différents cadres, tels que des écoles, cégeps, CLSC, communautés et organisations.

Il est formateur principal et coach au sein de Spiralis. Entre autre, il y développe tout le volet éducation, avec la formation Parentalité consciente et bienveillante, ainsi que son travail exhaustif en milieu scolaire, touchant le personnel administratif et de direction, les professeur.e.s ainsi que les élèves et leurs parents. Guillaume tient à soutenir l’émergence d’une société transformée plus inclusive et collaborative, d’où son engagement vers une plus grande conscience et davantage d’empathie dans les domaines de l’éducation et du langage.

Sa meilleure école CNV réside dans son rôle de père qui lui permet de développer l’humilité nécessaire pour réellement intégrer bienveillance et authenticité.

À propos de l’interviewer

François Thibeault s’est immergé dans la communication non violente (CNV) pour la première fois à l’automne 2020. Actuellement candidat à la maitrise pro chez Spiralis, il combine la CNV avec la méditation qu’il pratique et étudie depuis 1999. Détenteur d’un doctorat en sciences des religions (UQÀM, 2013), il s’intéresse au bouddhisme des points de vue religieux, spirituel et scientifique. Ses longs voyages en solitaire, en couple et en famille l’ont mené à la rencontre des cultures de l’Inde, du Tibet, de la Thaïlande ainsi que des paysans et boulangers européens. Il aime courir, nager et faire du vélo — il voudrait bien compléter un triathlon au cours des prochains mois! Il vit à Waterville (Québec) avec sa conjointe et leurs deux adolescents.

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